Platon nous apprend que nous étions doubles au départ, homme et femme à la fois ; puis Zeus nous aurait coupés en deux pour nous être mal comportés. Depuis, chaque homme cherche sa part féminine, chaque femme cherche sa part masculine. Mais chez les de Magneville, on est d’un sexe ou on est de l’autre, aucune ambiguïté ne sera tolérée ! Or Eric, ayant prétendu qu’on lui aurait dissimulé un jumeau à la naissance, affirme maintenant qu’il s’agirait d’une jumelle ! Il la sent, comme il dit, « à l’intérieur de lui ». Il veut la retrouver. Souffre-t-il alors de dédoublement ? Ou serait-il vraiment né fille, aussitôt transformé en garçon pour d’obscures raisons, par d’obscurs parents, dans de sinistres conditions. Eric sera interné. Problème : quand on le fait taire, son corps parle pour lui. Il présente un kyste ovarien dont on doit l’opérer. En effet chez Eric la féminité refait lentement surface, depuis quelques mois ! Dès lors, le trouble des parents ne viserait plus la folie de leur fils, mais leur panique devant la remontée inexorable, élément après élément, de leur inavouable crime.

Ecrit comme un roman policier, « La prise femelle » clôt ce thème, cher à l’Antiquité, de la dualité humaine. Une femelle en tout mâle, un mâle en toute femelle.

Commentaire :

Pour TOUS SEXES CONFONDUS et LA PRISE FEMELLE

Eric se sent suivi : dans la rue, au café, partout. Quand il se retourne, personne. S’en ouvre-t-il à ses parents, ceux-ci lui rappellent que « tout jeune, déjà, tu avais de ces troubles… ». Mais le jeune homme insiste. Au point que ses parents vont le faire suivre… pour voir s’il est suivi ! Rapport de leur fidèle chauffeur : « J’ai suivi votre fils, il n’est pas suivi ». Tiens donc ! Pourtant le diagnostic parental tombe : Eric s’invente un double. Allant dans ce sens, le garçon prétend bientôt que le « suiveur » est « son jumeau », un frère qu’il aurait eu à la naissance et qu’on lui aurait escamoté. Tranchons-là ! C’est un léger délire, comme en ont parfois les adolescents. Opposons-lui la raison, la saine raison. On se rend en famille à la Mairie, on consulte le registre d’Etat civil : force est de constater que ce jour-là un seul enfant est né, de sexe masculin, il s’appelle Eric Orvilley de Magneville.

Alors le garçon aggrave son cas : d’après lui, il ne s’agit plus d’un jumeau, mais d’une sœur-jumelle ! Il jure qu’il la sent « à l’intérieur de lui ». Il veut la retrouver. Bien. Aux grands maux, les grands remèdes. Eric est interné en psychiatrie. Camisole. Silence. Le problème quand on fait taire Eric, c’est que son corps parle pour lui. Et parle si fort qu’il s’amuse à exprimer des éléments féminins ! Dont un kyste. Un kyste ovarien. Parents aux abois. Terrorisés par cette monstruosité chez leur fils. Mais peut-être parents paniqués par la révélation anatomique d’un crime inavouable. On aurait tué la jumelle. D’ailleurs, qui sont ces soi-disant « camarades de classe » des années 60, qui viennent périodiquement réclamer une vieille créance à ce couple ? Qui est précisément ce Joss, gynécologue interdit d’exercice en France, rayé de l’ordre des Médecins, et ayant accouché la mère à domicile ? Alors qu’Eric a fugué depuis longtemps quelque part en Bolivie, qui est cette Ginette qui vient s’employer comme « bonne à tout faire » chez les Orvilley ? Cette bougresse un peu hommasse que personne ne connaît, mais qui parfois croit reconnaître des gens et que Madame, par erreur, appelle aussi « ma fille » ? De quelle androgyne origine de l’humanité annoncerait-elle le retour ? Par ce polar philosophique, Hervé Rigot-Muller se fait ici l’écho du célèbre mythe d’Aristophane selon lequel nous serions tous une unité homme-femme, que Zeus aurait scindée en deux, et que seules la famille et la culture tiendraient désormais désunie. Roman rare, inattendu, et pourtant tellement parlant à chacun de nous. Souffle puissant, et style inimitable qu’on connaît désormais à l’auteur de " Caveau de famille ".

Par Claude LONGRE

Professeur agrégé en classes prépa (Lycée du Parc, Lyon)